Khalil et la sociologie marocaine : maturité et vulnérabilité


Sociologie, sociologues, Maroc. So what ?

Auteur : Jamal Khalil

Éditeur : LADSIS, Casablanca, 2019
Review réalisée par : Fatima Sayouri

L’ouvrage Sociologie, sociologues, Maroc. So what ? propose une analyse critique et structurée de la situation de la sociologie au Maroc, en s’intéressant à la fois à l’évolution de la discipline et à la condition socioprofessionnelle du sociologue. La thèse centrale défendue par l’auteur est que, malgré une maturité intellectuelle acquise à travers la diversité de ses objets et de ses approches, la sociologie marocaine demeure institutionnellement marginalisée, sans véritable reconnaissance ni mission sociale clairement définie.

Sur le plan épistémologique, l’auteur met l’accent sur la nécessité de la neutralité scientifique dans la pratique sociologique. Il rappelle que le travail du sociologue repose sur la capacité à distinguer les faits observés des opinions personnelles, en particulier dans un contexte social fortement marqué par des influences politiques, religieuses et idéologiques. La sociologie est ainsi présentée comme une science fondée sur la distance analytique, la rigueur méthodologique et le refus du jugement de valeur.

Une partie importante de l’ouvrage est consacrée à l’analyse de la période post-coloniale et à la transformation du regard sociologique porté sur la société marocaine. L’auteur montre comment la sociologie est progressivement passée d’un outil d’observation externe, souvent orienté par des logiques de domination et de gestion administrative, à une discipline cherchant à comprendre la société marocaine à partir de ses propres dynamiques internes. Cette transition marque une étape décisive dans l’autonomisation intellectuelle de la sociologie au Maroc.

L’un des apports majeurs du livre réside dans la réflexion sur le statut professionnel du sociologue. À travers une comparaison avec des professions réglementées telles que l’architecture ou la médecine, l’auteur met en évidence l’absence de cadre institutionnel structurant l’exercice de la sociologie. Cette situation favorise une confusion persistante entre le sociologue, l’enseignant et le simple commentateur de l’actualité sociale, et contribue à affaiblir la crédibilité de l’expertise sociologique auprès des décideurs publics.

L’auteur distingue également trois espaces de production de la sociologie au Maroc : le marché scientifique, le marché de l’expertise (lié à l’État et aux organisations non gouvernementales) et le marché médiatique. Chacun de ces espaces est confronté à des contraintes spécifiques, allant du manque de revues académiques reconnues à la dépendance vis-à-vis des commanditaires, en passant par la domination de l’opinion au détriment de la méthode dans les médias. Cette fragmentation limite la constitution d’une communauté scientifique solide et autonome.

Enfin, l’ouvrage ouvre des perspectives sur l’avenir de la sociologie au Maroc, en appelant à une professionnalisation fondée sur la rigueur empirique, la production de preuves scientifiques et l’autonomie institutionnelle. L’auteur plaide pour une rupture avec les pratiques approximatives et pour la création de structures de recherche capables de valoriser les travaux de terrain et de renforcer la légitimité sociale du sociologue.

Dans l’ensemble, Sociologie, sociologues, Maroc. So what ? constitue une contribution importante à la réflexion sur la place de la sociologie dans l’espace académique et public marocain. L’ouvrage propose un diagnostic critique des limites institutionnelles de la discipline tout en esquissant les conditions nécessaires à son renforcement scientifique et professionnel.